Auteure: Anaïs Fa
À la 61e Biennale de Venise, placée sous le commissariat posthume de Koyo Kouoh, les pavillons africains s’imposent comme l’un des faits saillants de l’édition. Entre premières participations et retours institutionnels, cette présence élargie – 13 pavillons – dessine une constellation de récits. De Conakry à Kampala, de Rabat à Harare, l’Afrique s’impose sur la scène du plus important évènement d’art contemporain mondial.
L’édition 2026 de la Biennale de Venise, intitulée In Minor Keys, a ouvert ses portes aux professionnels du monde de l’art le 6 mai. Dès le 9 mai et jusqu’au 22 novembre 2026, le grand public pourra y découvrir une centaine de pavillons, et une programmation parallèle foisonnante. Commissariée par Koyo Kouoh, curatrice camerouno-suisse et première femme africaine nommée à la direction artistique de la manifestation, décédée prématurément en 2025, la 61e mouture de la manifestation internationale accueille en son sein une douzaine de pavillons du continent africain. La présence – en nombre – des pays du continent est un signal fort, qui vient ancrer la présence africaine dans les circuits institutionnels de l’art contemporain. Qu’ils soient insérés au cœur de l’Arsenale, dans des palazzo vénitiens, des fondations ou des espaces périphériques ; ces projets nationaux, aux formats hybrides et propositions parfois inégales, renforcent le rayonnement de l’art africain au niveau international. Tour d’horizon.
Égypte — Silence Pavilion: Between the Tangible and the Intangible
Dans son pavillon historique des Giardini, l’Égypte présente le travail d’Armen Agop, à la fois artiste et curateur du projet. Intitulée Silence Pavilion: Between the Tangible and the Intangible, l’exposition se construit à rebours du spectaculaire : elle propose une expérience de ralentissement, de concentration et d’écoute. Le visiteur est ainsi invité à pénétrer un espace totalement plongé dans la pénombre, où parler est interdit car le silence y règne en maître. Le travail d’Agop, nourri par la sculpture, la forme minimale et une attention à la permanence des matériaux, fait du silence une matière active plutôt qu’un vide. Né au Caire en 1969 dans une famille arménienne, l’artiste inscrit cette proposition dans une mémoire à la fois égyptienne, méditerranéenne et diasporique. Ses œuvres – dont plusieurs sculptures de granit que le visiteur est invité à toucher, voire à caresser – joue entre volumes réduits, lignes, points et formes contenues, invitant le spectateur à percevoir ce qui se joue entre présence physique et dimension intérieure.
Pavillon de l’Égypte, Giardini della Biennale, Venise
République démocratique du Congo — Simba Moto! Seize the Fire! Saisis le feu !
Pour sa toute première participation nationale à la Biennale, la République démocratique du Congo a choisit le feu comme thématique curatoriale. Baptisée “Simba Moto! Seize the Fire! Saisis le feu !”, le projet, commissarié par la philosophe et spécialiste des études post-coloniales Nadia Yala Kisukidi, réunit neuf artistes congolais et issus de la diaspora : Sammy Baloji, Arlette Bashizi, Patrick Bongoy, Damso, Gosette Lubondo, Nelson Makengo, Aimé Mpané, Léonard Pongo et Géraldine Tobé. Situé dans l’ancien réfectoire de la Scuola Grande di San Rocco, lieu emblématique de la Renaissance italienne, le pavillon aux allures un brin futuriste, se pense comme une forge lumineuse, où le feu n’est pas seulement une force de destruction, mais une puissance de transformation, de création et de récit. Le projet – financé en partie par la Fondation Damso, du rappeur congolais basé en Belgique – articule imaginaires radicaux congolais, mémoires anciennes, bibliothèques noires de la liberté et récits capables de déplacer les discours du manque, de la douleur ou de la mort.
Antico Refettorio – Scuola Grande di San Marco, Castello 6777, Venise
Cameroun — NZƎNDA – The Path Home
Le pavillon du Cameroun se présente comme un parcours de retour, de réparation et de réactivation spirituelle. Conçu par l’artiste Beya Gille Gacha, également curatrice du projet, NZƎNDA – The Path Home transforme le Palazzo Canova en architecture immersive, pensée comme un seuil entre le visible et l’invisible. L’exposition se déploie en différents espaces reliés, où le corps, la terre, la mémoire et l’esprit sont envisagés comme les éléments d’un même organisme. Aux côtés de Beya Gille Gacha, le pavillon réunit Jail Time Records, Sylvie Njobati, Bienvenue Fotso, Zora Snake et Neals Niat. Chacun active une dimension spécifique du projet : paysages sonores, divinité féminine Ngon’so, pharmacopée camerounaise, médecine baka, seuils temporels ou gestes rituels.
Gervasuti FOUNDATION PALAZZO CANOVA CANNAREGIO
Calle Lunga Santa Caterina 4998
Guinée équatoriale — The Forest The Undergrowth
La Guinée équatoriale fait son entrée à la Biennale avec The Forest The Undergrowth, projet curatoriel confié à Joan Abelló. Le pavillon part de la forêt comme archétype : espace mystérieux, inexploré, spirituel, mais aussi lieu de l’inconscient. La forêt y devient une zone de passage entre le visible et l’invisible, entre nature et culture, entre ce que l’homme croit maîtriser et ce qui lui échappe. Fernando Nguema Madja et Modest Gené Roig sont les deux figures centrales du projet, accompagnés d’un vaste ensemble d’artistes invités, parmi lesquels Rani Bruchstein, Barbara Cammarata, Florin Codre, Jianqi Du, Fulvio Merolli, Alfred Mirashi Milot, Mfochive Oumarou, Hannou Palosuo, Andrea Roggi, Sonia Ros ou encore Liu Youju. Les œuvres construisent une expérience sensorielle et mystique, invitant le visiteur à habiter la forêt plutôt qu’à simplement la contempler.
Palazzo Donà dalle Rose, Cannaregio 5038 / 5101
Éthiopie — Shapes of Silence
Avec Shapes of Silence, l’Éthiopie propose un solo show de Tegene Kunbi, commissarié par Abebaw Ayalew. Le projet part d’une interrogation très juste : comment les œuvres sont-elles parfois rendues muettes par les textes, cartels et discours qui prétendent parler à leur place ? Le pavillon aborde ainsi le silence non comme une absence, mais comme une condition politique. Les hiérarchies entre texte et image, langage écrit et formes visuelles, se prolongent dans d’autres rapports de domination : masculin/féminin, élite/peuple, colonisateur/colonisé. Les peintures monumentales de Tegene Kunbi sont alors envisagées comme des archives stratifiées de travail, de mémoire et d’histoire. Elles refusent l’idée d’une peinture purement passive ou décorative, pour faire du silence une matière tendue, chargée d’affects, de pouvoir et de récits empêchés.
Palazzo Bollani, Castello 3647
Guinée — Le Son de l’Art : l’Écho de la Matière
La Guinée participe pour la première fois à la Biennale avec Le Son de l’Art : l’Écho de la Matière, commissarié par Carlo Stragapede. Le projet investit l’île de San Servolo comme un espace de résonance, où le silence devient support d’écoute et de mémoire. Le pavillon entend inscrire la Guinée dans un dialogue interculturel mondial, en articulant modernité, spiritualité ancestrale et héritage postcolonial. L’exposition rassemble un très large groupe d’artistes, dont Bella Bah, Bachir Diallo, King Emmanuel, Sékou Oumar Thiam, mais aussi de nombreux artistes italiens et internationaux. Les œuvres annoncées mêlent tapisseries évocatrices et sculptures, dans une scénographie pensée comme un journal visuel immersif. À travers la matière, le pavillon cherche à faire entendre une mémoire nationale qui ne se réduit ni à l’histoire politique ni aux récits de crise, mais se projette vers une renaissance culturelle.
Isola di San Servolo, Venise
Maroc — Asǝṭṭa
Pour sa première participation à la Biennale, le Maroc présente Asǝṭṭa, un projet d’Amina Agueznay commissarié par Meriem Berrada, dans les Sale dell’Artiglieria de l’Arsenale. Le titre renvoie à la notion tissage rituel en langue amazigh : un geste technique, mais aussi mémoriel, féminin et spirituel. L’installation prolonge plus de vingt ans de travail de l’artiste avec les savoirs vernaculaires marocains, les artisanes et les communautés locales. Ici, le textile n’est pas traité comme un motif identitaire figé, mais comme une architecture suspendue, une membrane vivante qui traverse l’espace. Les œuvres – 150 bandes tissées et rehaussées de motifs et de couleurs – font dialoguer matériaux, gestes, transmission et site d’origine. Le projet interroge aussi la notion de seuil, en écho au concept marocain de âatba : une zone ni totalement dedans ni totalement dehors, où se rencontrent mémoire intime, espace public, visible et invisible.
Arsenale, Sale dell’Artiglieria, Venise
Sénégal — « WURUS »*
Le pavillon sénégalais, commissarié par Massamba Mbaye, présente un solo show de Caroline Gueye autour de l’or, “wurus” en wolof. Le projet prend cette matière comme point de départ cosmique, historique, politique et technologique. L’or vient de la terre, mais aussi des étoiles ; il traverse les civilisations, les économies, les imaginaires de richesse et de pouvoir. Le pavillon rappelle l’âge d’or de l’empire du Mali au XIVe siècle et la figure de Kankou Moussa, dont la mémoire reste associée à une prospérité fondée sur l’or, mais aussi au développement de bibliothèques, d’universités et de savoirs. Les œuvres interrogent l’ambivalence de ce métal : symbole de puissance, matériau high-tech, mais aussi cause d’extraction, d’impérialisme, de dégâts environnementaux et de violations des droits humains.
Palazzo Navagero, Riva degli Schiavoni 4145, Venise
Sierra Leone — Worlds of Today
La Sierra Leone entre pour la première fois à la Biennale avec Worlds of Today, un pavillon porté par Fatima Maada Bio et commissarié par Sandro Orlandi Stagl et Willy Montini. Le projet insiste sur l’ouverture culturelle du pays, sa vitalité créative et ses liens d’échange avec l’Italie et l’Afrique de l’Ouest. Soutenu par la CEDEAO, le pavillon se veut un espace de présence active, où l’art contemporain devient un langage partagé. L’exposition rassemble des artistes de Sierra Leone, d’États membres de la CEDEAO et d’Italie, parmi lesquels Hawa-Jane Bangura, Ayesha Feisal, Hickmatu Bintu Leigh, Abu Bakarr Mansaray, Seyni Awa Camara, Abdoul Ganiou Dermani, Eloi Lokossou, Móyòsóré Martins, Eros Bonamini ou encore Piergiorgio Colombara. Les œuvres sont pensées dans un espace fluide et non hiérarchique, fondé sur l’écoute, l’interaction et le dialogue.
Liceo Guggenheim, Dorsoduro 2613, Venise
Somalie — Saddexleey
La Somalie participe pour la première fois à la Biennale avec Saddexleey, commissarié par Mohamed Mire et Fabio Scrivanti. Le titre vient d’une forme poétique somalienne structurée par le chiffre trois : répétition, variation, équilibre. Le pavillon fait de la poésie non un simple contenu littéraire, mais une architecture sociale et spatiale. Dans un pays souvent qualifié de “nation de poètes”, la parole, le chant et le poème constituent des formes de transmission du savoir et de la mémoire collective. L’exposition se déploie sur les trois étages du Palazzo Caboto, suivant cette logique ternaire. Le parcours commence avec la présence poétique de Warsan Shire, se poursuit avec les films et installations d’Asmaa Jama, puis culmine dans les œuvres textiles d’Ayan Farah, teintes par la terre et le temps. Langage, son, odeur, image et textile composent une expérience multisensorielle.
Palazzo Caboto, Via Garibaldi, Castello 1645, Venise
Tanzanie — Minor Frequencies: The Inner Life Of A Nation
La Tanzanie présente Minor Frequencies: The Inner Life Of A Nation, commissarié par Lorna Benedict Mashiba et Martina Cavallarin. Le projet répond directement au titre général de la Biennale, In Minor Keys, en invitant à écouter les fréquences faibles, les bruits de fond, les formes moins spectaculaires de la vie nationale. L’exposition articule quatre lignes de recherche : le corps, le geste, l’archive et l’esprit. Des artistes tanzaniens comme Amani Abeid, Valerie Asiimwe Amani, Turakella Editha Gyindo ou Lazaro Samuel dialoguent avec un large groupe d’artistes internationaux. Les œuvres habitent une structure scénographique ponctuée de tissus vibrants et d’installations pluridisciplinaires. Le pavillon se pense moins comme un récit national unifié que comme une topographie relationnelle, où l’on accepte de se perdre, d’écouter et de reformuler les questions.
Fondamenta de la Sensa 3218, Venise
Zimbabwe — Second Nature | Manyonga
Le Zimbabwe présente Second Nature | Manyonga, commissarié par Fadzai Veronica Muchemwa, sous l’égide de Raphael Chikukwa, directeur exécutif de la National Gallery of Zimbabwe. Le pavillon réunit Gideon Gomo, Eva Raath, Felix Shumba, Franklyn Dzingai et Pardon Mapondera. Le projet interroge la neuroplasticité comme métaphore et méthode : comment les cerveaux, les identités, les récits et les sociétés se réorganisent-ils face à la technologie, aux crises et aux imaginaires contemporains ? Les œuvres se situent au bord de la transformation, entre résilience, perception, environnement, réalité post-pandémique et révolutions numériques. L’exposition pose une question très actuelle : que reste-t-il de l’humain lorsque la machine devient une seconde nature ? Les pratiques présentées envisagent les médias non seulement comme supports, mais comme matériaux conceptuels, capables d’ouvrir de nouvelles philosophies de l’art numérique et de la perception.
Santa Maria della Pietà, Castello 3701 / 3702, Venise
Seychelles — Existence on an island
Ajoutées à la liste officielle après l’annonce initiale des participations nationales, les Seychelles présentent Existence on an island, un projet confié à l’artiste Egbert Marday, sous le commissariat de Nina Comini. Le pavillon prend place au Palazzo Mora, dans le cadre du European Cultural Centre, et peut être lu comme une méditation sur la condition insulaire : habiter une île, c’est vivre dans un rapport constant à la mer, à l’isolement, aux circulations, à l’écologie et aux récits d’appartenance. Peintre et sculpteur majeur de la scène seychelloise, Marday travaille depuis plusieurs décennies à partir de son environnement, de l’histoire sociale de l’archipel et de ses formes naturelles. Sa pratique, marquée par la peinture, la sculpture et les commandes publiques, permet d’aborder l’île non comme un motif exotique, mais comme un espace de mémoire, de transformation et de résistance quotidienne.
European Cultural Centre, Palazzo Mora, Cannaregio 3659, Venise